9 février

Les Rencontres écosocialistes européennes

rapport

Deux membres du Réseau écosocialiste québécois ont profité de leur exil en Europe pour participer aux Rencontres écosocialistes, qui ont eu lieu à Genève du 24 au 26 janvier 2014. Organisée par une équipe dynamique de la formation politique suisse solidaritéS, cette initiative visait à « réunir de façon élargie les militant-e-s de collectifs qui luttent pour une société respectueuse de l’être humain et de la nature et qui pensent qu’il faut changer radicalement de système ».

La principale force de cette rencontre fut de rassembler des personnes très diversifiées, tant du point de vue organisationnel (mouvements, partis, syndicats, associations, collectifs), idéologique (gauche anticapitaliste, écoféminisme, décroissance, écologie libertaire, socialisme) et géographique (Suisse, France, Belgique, Espagne, Catalogne, Portugal, Grève, Italie, Norvège). La mise en place d’un système de traduction permit de surmonter les frontières linguistiques et de faciliter les échanges qui eurent lieu majoritairement en français (65%), espagnol (25%) et anglais (10%). Malgré cette hétérogénéité, une certaine proximité politique contribua à l’émergence d’une atmosphère conviviale, unitaire et solidaire.

La soirée du 24 janvier débuta par une conférence publique à l’Université de Genève. Mari Carmen Garcia Bueno, militante du syndicat andalou des travailleurs (SOC-SAT) et de Via Campesina, montra l’importance des luttes des femmes du Sud et la nécessité de revendiquer une vraie réforme agraire afin de combattre l’accumulation par dépossession et de garantir le droit d’accès à la terre.

Michael Löwy, sociologue et philosophe marxiste franco-brésilien, enchaîna en présentant quatre grandes leçons des luttes d’Amérique latine : 1) l’importance des traditions collectives pré-colombiennes dans les pratiques d’entraide et de coopération qui peuvent servir de levier pour le socialisme ; 2) le rôle non-négligeable du rapport entre l’humain à la nature s’illustrant notamment par l’opposition entre Terre-mère et pillage/exploitation ; 3) le mode de vie inspiré du buen vivir comme alternative à la croissance infinie afin de satisfaire les besoins sociaux à l’intérieur des limites écologiques ; 4) les limites des expériences des gouvernements de gauche (Chavez, Correa, Morales) et la nécessité de développer les capacités d’auto-organisation des mouvements populaires pour dynamiser la lutte pour la transformation sociale.

Par la suite, l’ingénieur agronome et écologiste Daniel Tanuro récapitula les immenses défis écologiques mondiaux, et évoqua le besoin d’élaborer un plan global de transition visant à guider les luttes actuelles et exproprier les groupes capitalistes afin de sauver l’humanité et les écosystèmes. Le ton de cette conférence d’ouverture était définitivement féministe, internationaliste et anticapitaliste.

Le programme du week-end fit ensuite place à deux plénières (écoféminisme, enjeux et luttes européennes) et à trois séances regroupant trois ateliers de travail simultanés : transition énergétique, agriculture et alimentation, buen vivir et culture, aménagement du territoire, que produire et comment?, le rôle des syndicats, planification et autogestion, expérimentations concrètes, dette écologique. Bien qu’un des buts de la rencontre était d’élaborer un programme commun et de proposer des campagnes politiques, ces activités ont d’abord servi à partager des expériences, débattre et approfondir notre compréhension collective de l’écosocialisme.

Les séances de travail furent entrecoupées d’activités conviviales comme des repas collectifs, une visite guidée de la Genève commerciale et financière prenant la forme d’une prise de parole devant des lieux symboliques, et même une fête dansante le samedi soir qui se termina en chantant l’Estaca [1]  ! La présence de ces moments informels, pauses, repas, fêtes et promenades, représentait l’occasion idéale de rencontrer des gens, que ce soit pour réseauter avec d’autres organisations politiques (Nouveau parti anticapitaliste, Parti de Gauche, Ensemble, Union syndicale Solidaires, Candidatura d’Unitat Popular), ou pour nouer de véritables amitiés (surtout avec les camarades du groupe solidaritéS).

La rencontre se termina par une restitution des ateliers (sans adoption d’un programme commun), et l’analyse des conditions de préparation de la Conférence climat (COP21) qui aura lieu à Paris à la fin 2015. Cette discussion montra l’urgence d’élaborer un cadre de mobilisation élargie pour la justice climatique, de poursuivre le travail en commun sur plusieurs thèmes (gaz de schiste, précarité, transition énergétique, éco-syndicalisme), et de tenir une nouvelle rencontre au début 2015 en Espagne. Celle-ci sera très importante, d’autant plus qu’une motion sur l’écosocialisme proposée par le Parti de Gauche et co-signée avec Syriza (Grèce), Bloco de Esquerda (Portugal), Alliance rouge-verte (Danemark) et Die Linke (Allemagne) a remporté une majorité de voix lors du dernier congrès de la Gauche européenne le 15 décembre 2015 [2] . L’émergence d’un véritable réseau écosocialiste européen, consolidant les liens entre les principaux partis de gauche radicale, annonce un projet très stimulant, encourageant et prometteur.

Par ailleurs, les deux membres du Réseau écosocialiste du Québec ont insisté sur la nécessité d’élargir le cadre des prochaines rencontres afin qu’elles aient une portée internationale. Un rapprochement éventuel entre Québec solidaire et le Parti de Gauche (ou d’autres formations politiques européennes), serait une autre voie à explorer afin de nouer des liens entre différents partis idéologiquement analogues. L’élaboration d’une stratégie internationaliste est d’autant plus pertinente que le prochain enjeu du programme de Québec solidaire portera sur les questions urbaines, rurales et l’altermondialisme. Enfin, la tenue des prochaines élections municipales françaises le 23 et 30 mars 2014 sera sans doute un autre moment clé pour les délégué-e-s du Réseau écosocialiste, qui pourront dès lors se nourrir de nouvelles expériences politiques nécessaires à la construction d’une gauche québécoise résolument anticapitaliste, écologiste, féministe, internationaliste, voire municipaliste !

Notes
[1] Chanson populaire catalane composée par Lluis Llach en 1968 durant la dictature de Franco, représentant un cri à l’unité d’action pour se libérer de l’oppression.

[2] http://www.lepartidegauche.fr/actualites/actualite/coup-tonnerre-ecosocialiste-au-congres-parti-la-gauche-europeenne-26265