16 mars | Perspectives et stratégies | Réseau écosocialiste

Lutte contre l’austérité : les débats incontournables

 

Cet article a été écrit par Bernard Rioux

 

Le gouvernement Couillard a ouvert les hostilités, durement et sur de multiples terrains. Ses politiques d’austérité et attaques contre les acquis syndicaux et populaires constituent non seulement une offensive sur le terrain économique et social, mais également un déficit démocratique de plus en plus évident.

Les organisations étudiantes, groupes populaires, mouvement des femmes, syndicats, groupes écologistes, gens des régions organisent la résistance. Un vaste front social actif et militant sera nécessaire pour faire reculer le gouvernement Couillard. Ce dernier sera le fruit des combats menés, de façon encore dispersée, et des nécessaires débats sur une plate-forme d’urgence et sur des moyens d’action permettant de forger l’unité de la résistance populaire.

La question de l’alternative politique à Couillard ne doit pas non plus être écartée de la discussion. L’expérience de 2012 et les exemples européens de la Grèce et de l’Espagne nous le montrent clairement.

I. Prendre la vraie mesure de la situation

Le gouvernement Couillard avec ses politiques d’austérité joue un rôle dans la régression salariale non seulement des employéEs du secteur public, mais également des travailleurs et des travailleuses du secteur privé. Quand le gouvernement Couillard offre une augmentation de 3 % sur cinq ans, dont trois ans de gel salarial, il envoie un message très clair au patronat que ce dernier reçoit dix sur dix. Pour le patronat, c’est le temps d’imposer des reculs aux classes ouvrières et populaires. La politique gouvernementale sur les retraites des employéEs municipaux lance aussi un message au patronat. Ce message, c’est le caractère tout à fait acceptable d’ouvrir les contrats et de remettre en question les conventions collectives dûment signées. [1] Si le patronat sent, aujourd’hui, le besoin de lancer une vaste campagne pour se présenter comme le porteur de la prospérité du Québec, c’est que la résistance populaire aux politiques d’austérité commence à dévoiler le fait qu’il est le principal bénéficiaire des politiques actuelles du gouvernement Couillard.

II. S’entendre sur un choix stratégique essentiel – construire la résistance populaire contre les politiques patronales et gouvernementales ou ouvrir un dialogue social avec le gouvernement.

Le mouvement social a un choix stratégique essentiel à faire – tenter de maintenir une stratégie de concertation sociale avec un gouvernement qui ne veut rien savoir ou construire la résistance populaire pour défendre, contre ce gouvernement, nos services publics, protéger l’environnement et élargir le contrôle démocratique sur nos choix économiques et sociaux.

Ce choix stratégique n’a pas été fait au Grand rassemblement citoyen du 12 février dernier. En fait, il a, à peine, été discuté. Le sens du troisième axe du projet de déclaration de principes – L’ouverture d’un véritable dialogue social pour définir collectivement les finalités de l’État québécois – n’a pas été tiré au clair.

Et la déclaration des quatre centrales syndicales appelant le gouvernement Couillard à tenir « un grand rendez-vous » sur la relance de l’emploi et de l’économie [2] donne un éclairage tout particulier au dialogue social. Il manifeste le refus de rompre avec une stratégie de concertation sociale. Les débats vont sans doute resurgir dans le mouvement syndical lui-même entre les secteurs les plus mobilisés qui pensent qu’il est impossible d’éviter une politique d’affrontement avec ce gouvernement et les directions qui croient qu’il peut encore répondre à des appels au dialogue. Un front de lutte contre les politiques néolibérales ne pourra prendre forme et se consolider que si la rupture avec une stratégie concertationniste est menée jusqu’au bout.

Le Grand rassemblement citoyen a manifesté la volonté d’en découdre avec le gouvernement Couillard, pas de composer avec lui. Il est nécessaire d’identifier clairement les ennemis que nous affrontons : le patronat, le gouvernement Couillard et les autres partis néolibéraux présents au parlement. C’est pourquoi l’axe sur le dialogue social dans le projet de déclaration doit être biffé.

III. Se donner une plate-forme pour unifier nos luttes

Pour se donner une plate-forme unificatrice pour la prochaine période, il est important de ne pas en rester à des considérations générales. Le Projet de déclaration mériterait que soient ciblées plus précisément des revendications du mouvement.

A. Protection, élargissement et accessibilité des services publics.

La lutte pour la déense des services publics implique :

– un arrêt immédiat des politiques de coupures et des mesures qui s’attaquent particulièrement aux femmes et qui appauvrissent les régions ;
– l’abrogation des lois d’austérité : loi 3 (réforme des régimes de retraite des employéEs municipaux), loi 10 (réforme des structures de la santé), loi 15 (contrôle des effectifs du secteur public) ;
– le remplacement des tarifications des services par des impôts visant les plus fortunés, les entreprises et les banques (taxes sur le capital et sur le patrimoine, lutte à l’évitement fiscal et contre les paradis fiscaux) ;
– la fin de la privatisation et du financement des cliniques de santé privées ;
– la fin des subventions aux écoles privées ;
– le réinvestissement massif dans les services publics.

B. Une révision du régime fiscal qui assure un financement adéquat des services publics et des programmes sociaux et un développement économique centré sur un tournant écologique

– la hausse des impôts aux entreprises et taxes sur le capital ;
– l’élimination des mesures permettant l’évitement fiscal qui bénéficie aux plus riches ;
– l’intensification de la lutte contre l’évasion fiscale, l’économie souterraine et les paradis fiscaux ;
– le développement d’une fiscalité écologique (taxe sur les types de véhicule, sur l’empreinte écologique des produits).

C. Pour réduire notre dépendance au pétrole et pour tourner vers les énergies renouvelables.

La lutte pour la protection de l’environnement doit s’inscrire dans un nouveau modèle de développement centré sur un tournant énergétique. Il est urgent de bloquer le tournant pétrolier qui s’installe sans que le peuple québécois puisse avoir un quelconque contrôle démocratique… Le nouveau modèle de développement s’inscrit en faux contre la logique extractiviste du Plan Nord. Il va se décliner par une série d’orientations stratégiques : tournant énergétique vers le développement public des énergies renouvelables ; tournant dans le système de transport public et accessible – et par la production, d’ infrastructures nécessaires pour faire un tel tournant.

– refus du passage des oléoducs, des trains et des navires transportant le pétrole tiré des sables bitumineux en territoire québécois ;
– refus de la construction de ports pétroliers pour véhiculer le pétrole sale (à Cacouna ou ailleurs sur le St-Laurent).

Afin de fonder un nouveau développement écologique créateur d’emplois :
– investissements publics dans le développement des énergies éoliennes et déprivatisation de toutes les énergies renouvelables ;
– Soutien aux transports publics écologiques ;
– Mandat à la Caisse de dépôt de retirer ses placements dans les sables bitumineux et les énergies fossiles ;
– Promotion d’une agriculture paysanne et biologique et d’une politique de souveraineté alimentaire.

Les attaques du gouvernement Couillard constituent un saut qualitatif visant à ’imposer le modèle néolibéral du capitalisme. Le combat ne peut donc s’articuler autour d’une seule revendication. C’est pourquoi ce combat doit s’organiser dans la durée et poser comme nécessité d’articuler la construction d’un front uni de résistance à la construction d’une alternative politique réelle.

IV. Se donner une impulsion commune – les conditions de la coopération et de l’agir ensemble

L’unification de la résistance populaire aux politiques d’austérité nécessitera :

A. De définir les négociations du secteur public comme un axe central de la lutte contre les politiques d’austérité.

Cette lutte est essentielle dans la protection des conditions de travail des travailleuses et travailleurs de ce secteur. Elle représente un enjeu dans la protection des services publics pour l’ensemble de la population. C’est pourquoi, le combat des travailleuses et travailleurs de ces secteurs doit devenir la lutte de tous et toutes pour la défense de nos services publics. Définir ces négociations en dehors de la lutte antiaustéritaire, c’est placer des bataillons essentiels à cette lutte en dehors du combat commun.

B. Apporter une réponse aux politiques de division du mouvement syndical planifiées par le gouvernement Couillard.

Les syndicats du secteur public, comme important contingent de la lutte antiaustéraire, sont également traversés par une série de défis : (appartenance à des organisations syndicales différentes, encadrement légal très contraignant avec des sanctions à la clé, politiques de divisions du gouvernement).

La mise en place d’un fonctionnement intersyndical dans des assemblées générales communes au niveau local (où cela se pose) ou régional pourrait être une piste d’action. Ces organisations intersyndicales sur les lieux de travail et la reprise de la pratique des fronts communs régionaux des syndicats pourraient renforcer leur unité par des assemblées générales communes, par la discussion de revendications et de plans d’actions communs.

C. Savoir composer avec les rythmes de mobilisation différenciés entre les diverses composantes de la résistance populaire.

Le mouvement étudiant (et particulièrement l’ASSÉ) a déjà défini un scénario de la lutte non seulement pour le mouvement étudiant, mais pour l’ensemble de la résistance. L’idée que le développement de la lutte étudiante, particulièrement sous une forme gréviste, puisse servir de détonateur à un élargissement de la lutte ayant un effet d’entraînement sur le mouvement syndical est une hypothèse qu’on ne peut écarter. Mais, comme l’a démontré la lutte de 2012, rien n’est moins sûr. Le mouvement syndical a sa culture, ses traditions, ses directions. Même si des secteurs combatifs du mouvement syndical peuvent être plus ouverts à ce type de dynamique, rien n’est joué. Il faut plutôt, multiplier les occasions d’actions solidaires et communes. Favoriser des lignes de piquetages communes syndicats/organisations étudiantes dans les institutions scolaires – mise en place d’équipes de piquetages solidaires des travailleuses et des travailleurs de la santé vers les institutions scolaires et inversement. [3]

D. Pointer des actions conjointes possibles de tout le mouvement à chaque étape de la construction de la lutte contre l’austérité.

Pour se donner une impulsion commune, il est essentiel de discuter collectivement, dans des assemblées délibérantes regroupant différents mouvements sociaux, les revendications que l’on met de l’avant, les formes d’actions et les échéances communes.

A ce niveau, les actions conjointes sont les plus faciles à discuter dans un tel cadre organisationnel. La planification d’une manifestation nationale ou régionale… est un fait d’expérience. À l’étape actuelle, il faut chercher à rallier l’ensemble de la résistance populaire à l’austérité, à l’idée d’une grève sociale le premier mai prochain. Déjà le FRAPRU, l’ASSÉ, l’R des femmes,la Coalition contre la tarification et la privatisation des services publics dont ces groupes font partie, ont opté pour une telle initiative. Les centrales n’ont pas encore acquiescé à une telle perspective. Des syndicats locaux pourraient, sans doute plus facilement que les centrales, adhérer à une telle perspective. Le mot d’ordre de la grève sociale le premier mai pourrait être un moment fort dans la consolidation de la lutte, et amorcer une escalade des moyens d’action pour préparer la possibilité d’un mouvement d’ensemble dans une grève générale. »

E. La démocratie est un facteur essentiel de l’unité.

Une délibération et des prises de position à l’issue de débats précis, impliquant le mouvement syndical, le mouvement étudiant, le mouvement populaire, le mouvement féministe et les autres mouvements sociaux ne pourront se réaliser qu’à la suite d’une série d’expériences communes et de discussions partagaées. Mais pour que cela se réalise, aucun mouvement social ne doit se sentir marginalisé et placer devant toute une série de faits accomplis. Les rapports entre le mouvement syndical et le mouvement populaire ont le plus souvent été marqués par un caractère inégalitaire. Seul un fonctionnement démocratique permettra de dépasser les méfiances produites par des expériences difficiles. L’ampleur du combat qui est devant nous ne nous laisse pas le choix. [4]

V. Québec solidaire et la lutte contre l’austérité

Par sa campagne contre les politiques du gouvernement libéral, adoptée à son récent Conseil national, Québec solidaire s’est donné comme tâche de « contribuer au développement d’une large mobilisation populaire »…

Que peut faire un parti politique comme Québec solidaire dans le cadre de la lutte contre l’austérité ? pour un parti comme Québec solidaire cela signifie :

– le soutien à la construction d’un vaste front social de résistance au mouvement social en rejetant la perspective de concertation sociale avec le gouvernement Couillard en posant la nécessité, d’abord, de compter sur l’unité dans les luttes ; pas question de sommet économique avec le gouvernement Couillard ;

– la reprise comme plate-forme d’urgence commune des revendications mises de l’avant par le mouvement social ;

– la défense des propositions les plus susceptibles de faire avancer l’unification du mouvement et de lui permettre de réaliser un saut qualitatif. À cette étape, le mot d’ordre de grève sociale unitaire pour le premier mai devrait être repris par Québec solidaire comme étape pour remettre à l’ordre du jour de nos pratiques militantes la grève sociale et générale ;

– la tenue d’un grand Rassemblement citoyen décisionnel pour discuter d’égal à égal et de façon démocratique du programme d’urgence et des moyens d’action communs ;

– « … la mise en place d’une assemblée permanente des mouvements sociaux et syndicaux dans laquelle il pourrait participer au même titre que les autres acteurs. On pourrait qualifier cette assemblée d’une sorte de constituante contre l’austérité et l’autoritarisme de l’État québécois. Cela pourrait être une bonne manière pour QS de vraiment devenir le parti de la rue en plus d’être le parti des urnes. » . [5]

– la promotion de la mise sur pied d’une coalition politico-sociale pour exiger la démission du gouvernement Couillard et ouvrir un espace pour qu’en collaboration avec Québec solidaire, les organisations sociales en lutte contre l’austérité puissent occuper le terrain de la lutte électorale pour défendre le programme d’urgence élaboré par le mouvement de résistance populaire aux politiques néolibérales.

C’est possible ! Nous pouvons résister ! Et c’est grâce à la force de la résistance populaire que nous pourrons construire une alternative politique véritable pour les 99% de la population.

Notes

[1] Comme le soulignait Philippe Hurteau de l’IRIS au Grand rassemblement citoyen le 12 février dernier

[2] Le Soleil, mardi 17 février 2015

[3] Voir le texte Printemps 2015 : Entre nécessité et possibilité, par des militantes et des militants de l’ASSÉ des cégeps et des universités, Presse-toi à gauche, 17 février 201

[4] Voir le texte du Front d’action socialiste

[5] Voir l’article de René Charest, Lutte contre l’austérité : pour un dialogue stratégique, Presse-toi à gauche ! 17 février 2015