22 avril | Sans Catégorie | Réseau écosocialiste

1. Analyse de la conjoncture – A.La situation globale et les relations internationales

1. Incompatibilité du capitalisme et de la protection du climat

La détérioration du climat se poursuit et s’accélère, comme le constate le GIEC à chacun de ses rapports. Le danger d’une accélération exponentielle du phénomène en raison des effets de rétroaction (feed back loop) est bien réel. Ce sont les conditions normales d’existence de nombreuses espèces et d’une grande partie de l’humanité qui sont menacées.
L’incapacité du monde capitaliste (entreprises et États) à opérer les transformations nécessaires dans les infrastructures énergétiques, les modes de production et de transport est patente. L’échec de chacune des conférences internationales tenues depuis Kyoto à mettre en place un régime de contrôle effectif des émissions en est l’illustration la plus frappante. On peut s’attendre à une autre impasse diplomatique à la conférence de Paris cet automne.

Le problème est que le capitalisme est incapable de surmonter sa logique d’accumulation compétitive et la structure impérialiste du monde qui en découle. L’accord non contraignant entre la Chine et les États-Unis sur la limitation des émissions de GES, loin de constituer le début d’une solution, démontre l’incapacité des deux plus grands émetteurs mondiaux à réduire leurs émissions assez fortement et assez vite pour éviter l’emballement catastrophique du réchauffement planétaire.

La lutte contre les émissions et pour la protection des équilibres climatiques est une lutte pour la survie. Ce sont les personnes les plus vulnérables qui souffriront le plus des dérèglements climatiques pendant que les privilégiés se promènent en jet privé… La lutte climatique est une lutte anti-impérialiste, une lutte féministe, une lutte de classe. D’ailleurs, la Marche mondiale des femmes a fait de l’environnement un des thèmes principaux de sa mobilisation.

Malgré toutes les preuves qui s’accumulent de l’incompatibilité du capitalisme avec l’écologie, des sections importantes du mouvement environnemental continuent à mettre de l’avant les fausses solutions du capitalisme vert. Les bureaucraties syndicales suivent cette tendance et le patronat peut se donner bonne conscience à rabais.

La radicalisation dans un sens anticapitaliste du mouvement écologiste de masse constitue un axe central de toute stratégie de transformation sociale à notre époque. C’est un des objectifs principaux du mouvement écosocialiste.

2. Un monde de guerre et de pillage, un monde structuré par l’impérialisme

Le système international profondément instable qui s’est mis en place à la fin de la Guerre froide continue de faire des ravages. Les conflits régionaux et les guerres civiles se multiplient et n’en finissent plus de faire des victimes (millions de réfugiés, violence sexuelle, famines, épidémies). Chaque intervention impérialiste au Moyen-Orient – invasions de l’Afghanistan, puis de l’Iraq, blocus contre l’Iran, soutien inconditionnel à Israël, alliance avec les monarchies et les dictatures arabes – contribue à la détérioration de la situation et à la montée des mouvements politico-religieux fanatiques et brutaux comme les Talibans ou le Groupe État Islamique.

Les impérialistes et les mouvements réactionnaires qui prétendent s’y opposer se renforcent mutuellement dans un cercle vicieux mortel. Plus d’invasions, d’occupations et de bombardements des grandes puissances entraînent plus de déstabilisation politiques dans les pays visés, facilitent le recrutement et le financement des groupes fondamentalistes armés, ce qui entraine de nouveaux attentats terroristes en occident, ce qui justifie plus de dépenses militaires et sécuritaires et une nouvelle vague d’invasions, d’occupations, etc.

Dans cette situation, la déformation de l’Islam par les groupes armés réactionnaires renforce la propagande islamophobe et permet aux gouvernements impérialistes et aux groupes racistes de renforcer leurs positions. La fonction première et primordiale de l’islamophobie est de donner à la violence impérialiste la feuille de vigne de la défense de la civilisation et de « nos valeurs ». L’effet indirect inévitable de cette stratégie idéologique des grandes puissances et de nourrir tous les préjugés et de jouer le jeu de l’extrême-droite, comme on l’a constaté récemment avec l’essor de Pegida d’abord en Allemagne puis ailleurs en Europe, et jusqu’au Québec.

Le conflit ukrainien illustre la dynamique complexe de la nouvelle hiérarchie des États qui s’installe depuis 1991. D’un côté, l’expansionnisme de l’OTAN et de l’Union européenne; de l’autre, le chauvinisme Grand-Russe et l’acharnement de l’État post-soviétique à conserver à tout le moins un statut de puissance régionale face à ses voisins immédiats et à maintenir l’unité de la Fédération de Russie face aux mouvements séparatistes.
Puis, au sein même de l’Ukraine, la résistance à la domination Russe qui est instrumentalisée au profit d’une politique ultra-libérale et chauvine, ce qui donne à la minorité russophone des airs de résistance anticapitaliste et antifasciste en harmonie avec la mythologie néostalinienne.

Face à ces situations désastreuses (et on pourrait élaborer longtemps sur le nouveau partage de l’Afrique et les horreurs qui en découlent), le nouvel internationalisme peine à se constituer en alternative. Le pôle constitué autour du Venezuela, avec Cuba, la Bolivie et l’Équateur, est aux prises avec ses contradictions et ses limites : dépendance envers les revenus du pétrole et du gaz, maintien des structures financières et industrielles capitalistes, culte du chef, centralisation du pouvoir et limites aux initiatives de la base, etc. Le mouvement altermondialiste est aussi confronté à ses limites comme l’absence de coordination entre les mouvements sociaux et les partis politiques. Il n’y a toujours pas de nouvelle Internationale, avec des partis de masse capables de proposer une stratégie pour créer cet autre monde possible dont on parle depuis 15 ans.
Pour toutes ces raisons, le développement de liens internationaux avec d’autres organisations écosocialistes et le renforcement des liens entre Québec solidaire et d’autres partis de la nouvelle gauche antilibérale constituent des priorités pour l’action du Réseau. La contestation des guerres impérialistes, du militarisme, de l’inflation sécuritaire et des discours et actions islamophobes constituent aussi des priorités dans notre travail politique.

3. L’Europe en crise et la nouvelle gauche à un point tournant

La crise grecque est le résultat des contradictions et des déséquilibres dans le projet européen néolibéral. L’union monétaire entre les pays plus riches du centre-nord et les pays moins riches de la périphérie, combinée avec le recours aux marchés financiers pour soutenir l’endettement des États, devait fatalement conduire au phénomène de la spéculation sur les dettes publiques qui est au cœur de la dépression économique que vit la Grèce depuis 2009. C’est le même phénomène, en partie, que celui qui avait mené à la catastrophe en Argentine en 2000, en raison de la parité artificielle entre sa monnaie et le dollar US.

Cette crise économique se greffe aux contradictions profondes de la démocratie libérale à l’époque de la mondialisation. La fin du « communisme » devait marquer le triomphe de la « démocratie ». Mais la réalité est que les gouvernements élus, même dans les pays les plus riches et les plus indépendants, ont un pouvoir de plus en plus limité en raison de la toute puissance des marchés financiers et du rôle des institutions internationales de régulation des politiques économiques (FMI, Banque mondiale, Union européenne, OMC, etc.).

L’élection du gouvernement Syriza en janvier constitue le point culminant (à ce jour) d’une profonde vague de résistance aux politiques d’austérité à travers l’Europe. Il s’agit aussi d’un symptôme de l’échec de la social-démocratie européenne qui a capitulé devant le néolibéralisme depuis longtemps, une dimension centrale du déclin de la démocratie représentative bourgeoise. Mais une nouvelle gauche émerge, avec des forces comme Podemos, la gauche indépendantiste écossaise, le Front de gauche et le NPA en France, la montée de la gauche radicale en Irlande, etc. Une gauche qui cherche à réinventer soit un vrai réformisme, avec des réformes positives pour la majorité de la population, soit un anticapitalisme non – sectaire et anti-autoritaire, le plus souvent en combinant ces deux projets de diverses manières en entretenant un flou entre les deux. Québec solidaire constitue un des cas de figure de cette grande reconfiguration des forces politiques visant la contestation du consensus néolibéral et cherchant de nouvelles façons de « dépasser le capitalisme ».

L’accord temporaire négocié par le gouvernement Grec en février, pour une période de quatre mois, a été évalué de diverses manières. Pour certains, il s’agit déjà d’une capitulation, et de la preuve que le projet de Syriza (mettre fin à l’austérité sans sortir de l’Euro) est irréalisable. Pour d’autres, il s’agit d’une trêve donnant au nouveau gouvernement Grec le temps de consolider ses forces à l’interne, de mobiliser ses appuis externes, et de faire augmenter la pression sur les autres gouvernement européens. Le vrai test étant remis à plus tard.

Peu importe ce qu’on en pense, cet accord de transition montre que nous sommes devant une course contre la montre et que la situation actuelle ne peut durer bien longtemps. Le peuple grec et son nouveau gouvernement vont-ils continuer à résister jusqu’à ce que des renforts arrivent, sous la forme d’un gouvernement Podemos en Espagne par exemple? Le résultat des élections régionales en Andalousie (3e place pour Podemos) nous permet d’en douter.

L’avenir du gouvernement Grec et de son bras de fer avec les institutions européennes sont donc d’une importance cruciale pour l’avenir de cette nouvelle gauche, tant en Europe qu’ici. On peut envisager trois scénarios à court terme :
1. La Grèce parvient à se sortir de l’étau de l’austérité sans quitter la zone Euro. Syriza fait la démonstration qu’une autre Europe est possible sans rupture institutionnelle. Un nouveau réformisme est à l’ordre du jour. Ce scénario semble de moins en moins réaliste à mesure qu’on prend acte de la rigidité des institutions européennes.

2. La Grèce capitule devant les dictats de ses créanciers, c’est la démoralisation et les divisions qui guettent alors la nouvelle gauche. La tendance modérée fusionne avec la social-démocratie pendant que la tendance radicale entre dans une période difficile de reconstruction en étant d’abord très minoritaire. C’est le scénario le moins désirable, mais une possibilité bien réelle.

3. La Grèce est contrainte à quitter l’Euro et à prendre des mesures anticapitalistes pour mettre fin à l’austérité. La nouvelle gauche (partis et mouvements) entre dans un processus de radicalisation inégal selon les pays. C’est le scénario le plus souhaitable pour nous et nous savons qu’une partie significative de Syriza travaille déjà dans ce sens, de même que des éléments importants de la gauche politique hors Syriza et des mouvements sociaux radicalisés.

L’internationalisme, dans cette situation, est loin d’être une abstraction. Mais pour que la solidarité se développe, il faut aussi que le nouveau gouvernement grec confronte ses propres capitalistes et démontre aux classes subalternes du reste de l’Europe que l’avenir de leurs luttes passe par le succès de cette nouvelle gauche. La lutte sociale interne sur le terrain national et le combat diplomatique avec l’Europe sont indissociables.
La nouvelle gauche québécoise, à Québec solidaire en particulier, a donc intérêt à suivre de près l’évolution de cette situation profondément instable et à l’issue pour le moins incertaine. Au bout du compte, c’est la mobilisation des masses, tant en Grèce qu’ailleurs en Europe, contre les politiques d’austérité et pour une autre Europe, qui sera déterminante.

La victoire électorale de Syriza remet également à l’ordre du jour des débats de fond qui ont divisé la gauche depuis deux siècles. Les structures étatiques issues du capitalisme sont-elles irrémédiablement au service du capital ou peuvent-elles aussi être utilisées contre lui? Les élections peuvent-elles être mises au service des changements sociaux ou sont-elles une simple tribune pour convaincre la population de rompre avec le système? Par quel plan d’action concret une nation peut-elle sortir du capitalisme au moins en partie? Quels types de rapports entre un parti politique et des mouvements de masse sont les plus propices à l’avancement des intérêts de la majorité et à la transformation radicale des rapports de pouvoir? Tous ces enjeux restés essentiellement théoriques depuis la période de radicalisation de la fin des années 1960 et du début des années 1970 redeviennent non seulement pertinents mais urgents.

Les gouvernements de gauche en Amérique Latine avaient déjà reposé la question de la définition du projet socialiste pour le 21e siècle. Un nouveau réformisme s’appuyant à la fois sur la joute électorale et la mobilisation populaire y a connu un succès incontestable. Mais les différences considérables dans la situation sociale et économique entre ces pays néocoloniaux et les sociétés de consommation du Nord rendaient la transposition des leçons vers notre réalité pour le moins difficiles. Avec la Grèce, c’est un pays très proche du nôtre, dans la périphérie immédiate d’un des principaux centres d’accumulation du capital, qui est aux prises avec ces questions stratégiques.

L’échec de la nouvelle gauche européenne serait d’autant plus grave que sa conséquence politique probable à court terme serait la montée de l’extrême-droite, alors perçue comme la seule alternative face à des institutions européennes bloquées et échappant à tout contrôle
démocratique. La force du FN en France tient en bonne partie à son aura « anti-establishment » et sa critique de l’Europe. Comme l’a expliqué le représentant du Parti de gauche à notre activité du 6 mars, la gauche radicale française est minée à la fois par les compromissions de certains de ses courants avec le social-libéralisme et par des divisions sectaires. Ajoutons que le ralliement de presque toute la classe politique française à la laïcité autoritaire et islamophobe donne au FN une couverture de respectabilité et une stratégie facile pour faire passer ses idées racistes contre l’immigration et les minorités pour une forme de défense des « valeurs de la république ».

Il n’y a pas d’avenir pour la nouvelle gauche, antilibérale ou anticapitaliste, sans une rupture claire avec les conceptions islamophobes et ethnocentriques de la laïcité et une solidarité active avec les minorités religieuses et les populations immigrantes contre toute forme de discrimination et d’exclusion. L’intégration par la solidarité et pour la convergence des luttes et la seule antidote possible face au poison de la peur et de la haine.