mardi 10 mars 2026
Marie-Ève Mathieu (Chronique du Parti de la rue – PDLR)
J’admets que j’aime les titres saugrenus, ils constituent un appel au lecteur, une invitation intrigante. Qu’est-ce que ce texte peut bien raconter pour être couronné d’un tel entête ? Une fois l’attention captée, il faut la maintenir. Je me lance : qu’est-ce qui distingue une manifestation pacifique d’une tribu de zombies ?
Pour bien comprendre la raison de cette question, il faut remonter dans le temps. La décennie 2010 à 2020 a constitué une période faste pour les démonstrations spectaculaires : Occupy Wall Street, le Printemps arabe, le Printemps érable, les foules monstres lors des Jours de la terre. Je ne compte le nombre de fois où, en compagnie de mes camarades, j’ai défilé pour des causes qui me tenaient à cœur. Mieux, l’impression générale était qu’être dans la rue pourrait conduire à des changements politiques et sociaux. Paradoxalement, une des séries télévisuelles à succès, dans la même décennie, se nommait The Walking Dead. C’était une dystopie postapocalyptique mettant en scène de petits groupes de survivants toujours menacés par la horde. Dans cet univers, les morts-vivants se regroupaient en larges groupes pour marcher sans raison ni direction précise. S’ils croisaient des vivants, ils s’empressaient soit de les dévorer, soit de les tuer pour les transformer en d’autres marcheurs. Comme il s’agit d’une série américaine, cela se voulait sans doute une métaphore peu subtile de l’individu héroïque qui lutte contre l’assimilation au collectif anonyme et uniforme.
Puis le monde, le vrai, s’est soudainement rapetissé, tous sont rentrés chez eux pour se protéger d’un virus qui a fait le tour du monde, notre lien au monde médiatisé par le petit écran et par les outils informatiques. Chacun dans sa bulle à frissonner en regardant des séries de fin du monde et à rêver de la fin de la pandémie pour enfin pouvoir sortir. Y a-t-il des séquelles durables à cette atomisation forcée ? Parfois, je m’inquiète que nous ne soyons plus capables de nous représenter comme un collectif.
Néanmoins, depuis, nous avons recommencé à militer : pour la Palestine, contre le PEQ, pour le 8 mars, journée internationale des droits de la femme. Quand on aime marcher, il y a presque toujours une bonne cause. On se retrouvera quelques centaines, parfois quelques milliers de marcheurs. Nous sommes très loin des 500 000 personnes à marcher pour la planète, comme en 2019. Pire, ces rassemblements sont très peu couverts dans les médias. Ce qui me ramène abruptement à la question du début. Bien sûr, la tournure était facétieuse, mais le questionnement fondamental demeure : à quoi sert une manifestation si l’ordre établi n’en prend pas ou peu conscience ? À partir de quelle masse une manifestation recommence-t-elle à faire une pression politique sur les élus ? En novembre dernier, à l’invitation des syndicats, 50 000 personnes ont marché dans le centre-ville. Est-ce que cela a capté l’attention ? L’exercice se voulait un premier jalon.
Un calendrier du printemps en trois étapes.
Durant le mois de mars, beaucoup de syndicats locaux vont tenter de faire adopter par leurs membres un mandat pour une grève sociale. Cela peut sembler banal, mais il faut se rappeler que de faire la grève pendant qu’une convention collective n’est pas échue est extrêmement rare. Les centrales syndicales sont généralement très frileuses face à ces situations, pour qu’elles y pensent, c’est que l’heure est grave.
Du 23 mars jusqu’au 2 avril, un autre phénomène rare risque de se produire : les organismes communautaires font faire une grève rotative. C’est le mouvement « Le communautaire à boutte » qui regroupe des milliers de travailleurs et travailleuses communautaires. Ils et elles refusent d’être considérées comme le cheap labor de l’empathie, dernier rempart contre la désintégration du filet social.
Finalement, le point culminant sera les activités autour du 1er mai, la journée internationale des travailleurs. Cette date est proche de la fin de la session parlementaire à l’Assemblée nationale, où on peut craindre l’adoption sous le bâillon d’une série de lois qui vont attaquer durablement les droits collectifs des citoyens et citoyennes. Le gouvernement s’attaque à plusieurs contrepouvoirs, comme le droit de manifester sans se faire fouiller, le droit de recourir aux tribunaux en présence de règles ou de lois que l’on juge arbitraires, le droit des organismes communautaires de revendiquer pour la justice sociale, et tant d’autres.
Et que fait QS pendant ce temps ?
Le 21 février, lors du Conseil national, nous avons adopté une proposition pour « Une campagne nationale pour la démocratie participative, l’État de droit et contre les lois liberticides du gouvernement Legault ». Deux semaines plus tard, une éternité en politique, il ne semble y avoir rien de fait sur ce plan. Il y a eu des envois sur le 20e anniversaire – un party d’appels de financement, une demande d’appui pour lutter contre la violence en ligne en soutenant – financièrement – le mouvement. On peut espérer un projet de loi sur le sujet quand QS va être au pouvoir. Et on a aussi reçu une invitation pour joindre la manifestation du 8 mars en compagnie des porte-paroles. C’est ainsi depuis un moment, on apporte nos pancartes et on suit la foule. Nous semblons errer sans but. Pourquoi, alors, ne pas miser sur ce que les membres de la base, connectés dans les milieux et essayant de rester mobilisés, ont suggéré ? Cette proposition a quand même été votée à majorité.
A-t-on pensé à la publication d’un tract ou créé une affiche sur le sujet de la grève sociale ? Quelque chose qu’on pourrait faire circuler dans nos organisations syndicales ? Va-t-on planifier des meetings publics et inviter des syndicalistes pour développer un réseau de mobilisation ? Une tournée des régions pendant la grève rotative des groupes communautaires ? Il y a aura des mobilisations dans toute la province. Ce serait le moment de faire preuve de leadership. De se distinguer parmi la foule et de recommencer à jouer le rôle que nous avions dans les années prépandémie. Si QS prend une part active et visible dans ce mouvement, les gens vont s’en souvenir en octobre.
Qu’est-ce qui distingue une manifestation pacifique d’une tribu de zombies ? La capacité de tirer profit d’un momentum pour diriger la foule où elle doit aller, c’est-à-dire de créer une pression politique pour influencer le gouvernement. C’est le moment d’être bien vivants.
